La Caravane d'inventions institutionnelles

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Éléments de Banalyse

Un projet archivistique mené par La Caravane d’inventions institutionnelles.


La Banalyse

Sous l’égide des Cahiers de Banalyse, Pierre Bazantay et Yves Hélias fondèrent en 1982 le Congrès ordinaire de Banalyse. Le principe en était le suivant : il s’agissait de rejoindre le Congrès qui se tenait sur les quais d’une halte ferroviaire facultative nommée Les Fades, dans le Puy-de-Dôme (France), sachant que la seule activité inscrite à son programme consistait, pour l’assemblée générale des congressistes déjà présents, à attendre et à accueillir les autres invités à chacun des trains. « S’il n’[était] pas de définition de la Banalyse, [était] suspect d’être banalyste quiconque, ayant eu vent du Congrès des Fades, [avait] été fortement tenté de s’y rendre ». Conformément aux engagements initiaux, le Congrès fut obstinément reconduit pendant dix ans, chaque troisième week-end de juin.
   Constituant le premier exemple d’un style de propositions combinant posture expérimentale appliquée au banal et mise en jeu critique de formes institutionnelles, le Congrès inspira, particulièrement entre 1984 et 1988, d’autres manifestations en France, en Tchécoslovaquie (dès avant la chute du Mur), en Suisse, en Belgique, aux Açores, au Québec, etc., où des « délégations banalytiques » eurent aussi leurs activités autonomes.
   En dix ans, ce sont ainsi une vingtaine d’expériences collectives singulières, ponctuelles ou au long cours, qui auront été organisées et menées sous le nom de Banalyse, auxquelles auront contribué en définitive plus d’une centaine de personnes provenant d’horizons les plus divers.


Éléments de Banalyse (titre provisoire)

Aucun ouvrage de référence relatif à la Banalyse n’est encore jamais paru. Ce recueil qu’il s’agit aujourd’hui de concevoir et de publier constitue une pièce éditoriale manquante relativement aux mouvements artistico-politiques européens des années 80.
   Considérée en son temps par quelques connaisseurs comme exploration exigeante et obstinée de formes et de sujets singulièrement délaissés, comme expérience collective fondamentale et inédite, on a parfois pu s’inspirer depuis de la Banalyse, voire s’en réclamer, on l’a souvent citée. Mais excepté ses protagonistes, rares sont ceux qui ont pu accéder à des renseignements de première main, à la fraîcheur des sources : la diffusion des Cahiers de Banalyse par exemple, imprimés à l’époque à peu d’exemplaires, est restée relativement confidentielle (ils étaient exclusivement joints, comme actes du Congrès précédent, à la lettre d’invitation personnelle au Congrès).

En lieu et place d’un récit sur la Banalyse, le parti pris éditorial est donc ici de réaliser un recueil de documents originaux, ou transcrits ou reproduits sous forme de fac-similés, afin de permettre au lecteur qu’il s’en fasse sur pièces sa propre histoire. Les choix opérés pour cette édition seront guidés par le souci de donner une intelligibilité interne à l’ensemble proposé : l’ordre de présentation retenu étant strictement chronologique, une interrogation surgissant ici devra trouver sa réponse là. Les documents seront accompagnés d’un appareil de notes minimal, d’un index thématique invitant à d’autres parcours dans le livre, ainsi que d’une préface des cofondateurs. C’est ainsi que cet ouvrage de référence espère rendre perceptibles à la fois les divers déploiements du mouvement et les impasses qu’il a pu rencontrer.
   La Caravane d’inventions institutionnelles est chargée du travail sur les archives ainsi que de l’élaboration d’un ouvrage qui sera manifestement ensuite édité par Le Jeu de la règle.

 

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Deux extraits du Cahier de Banalyse no 2, mai 1984



L'épuisement de l'esprit

Un jour, où nous nous ennuyions, ni plus ni moins que d'ordinaire, mais où nous étions, sans doute, décidés à ne plus être dupes des moyens par lesquels nous trompions l'ennui, nous eûmes une idée.
   Il s'agissait de séjourner quelques jours dans un petit hôtel, en face d'une petite gare, pour y constater ce qui s'y passait. Il fut également décidé d'inviter un certain nombre de personnes à nous rejoindre par voie ferroviaire dans cette « campagne d'observation du banal ». Nous nous devions ainsi d'être présents à tous les trains sur les quais de la gare, afin d'accueillir d'éventuels audacieux. L'expérience eut lieu à Fades (Puy-de-Dôme) en juin 1982. Son bilan fut tel que nous avons décidé de la reconduire tous les ans, sous l'appellation du « Congrès ordinaire de Fades ». La seconde édition s'est réalisée en juin 1983.
   D'un point de vue extérieur, il est tentant de réduire ce jeu à une plaisanterie ou à une réminiscence surréaliste tardive. En le pratiquant, nous avons, quant à nous, été surpris par ce qu'implique pour la pensée sa confrontation au dérisoire.
   Nous avons appelé « Banalyse » l'agitation mentale, encore assez confuse, que provoque cette expérimentation peu raisonnable, mais exigeante, d'une réalité sans intérêt, mais problématique. Qu'on n'imagine cependant pas que ce terme recouvre un quelconque contenu de savoir : est banalyste celui qui, ayant eu vent du Congrès de Fades, a été fortement tenté d'y venir.
   Nombreux sont d'ailleurs ceux qui, pressentant le « sérieux » de cette affaire, ont beaucoup salivé à l'idée de venir déguster une « tranche de réel ».
   Nul n'a cependant pris encore le risque de se déplacer.
   […]


Le Congrès de Fades

Du samedi 19 juin au mardi 22 juin 1982 s'est tenu à Fades (Puy-de-Dôme) le premier Congrès de Banalyse. Les deux organisateurs avaient invité une trentaine de personnes. Les unes faisaient partie de leur cercle d'amis, les autres avaient été pressenties en raison de la position de célébrité qu'elles pouvaient occuper dans le monde de l'art, des lettres ou de la pensée. Aucune ne s'est déplacée. La programmation des journées tenait compte de cette éventualité, puisque à défaut d'emploi du temps, les organisateurs avaient transmis aux invités une seule consigne, celle de venir par le train.
   Ils durent occuper les lieux de crainte de rater le passage d'un train, toujours susceptible de transporter un ou plusieurs invités. Bien entendu les organisateurs ont eu à cœur de surveiller tous les passages en gare. Sait-on jamais ? Rendue plus facile, pour des raisons d'ordre technique, à la gare de Fades qu'à la gare d'Austerlitz, l'attente fut pour les organisateurs la matière même du Congrès. Faut-il croire que la présence des invités aurait permis au Congrès d'être autre chose ? Non. Les organisateurs souhaitaient que les invités se mettent, une fois arrivés, eux aussi à attendre.
   Ce n'était d'ailleurs pas ce qu'ils avaient initialement envisagé. Les invitations annonçaient en effet une « campagne d'observation du banal ». Cette proposition répondait sans doute à des nécessités publicitaires, car le banal est potentiellement un bon produit sur le marché de l'imaginaire. Elle s'avéra cependant dénuée du moindre intérêt, observer le banal c'est déjà l'avoir aboli. De même le discours sur le banal, loin d'en donner une connaissance, trahit finalement le refus de l'éprouver et la nécessité de fuir une expérience aussi désastreuse que peu gratifiante. Très rapidement le Congrès de Banalyse vit sa matière se réduire à l'essentiel, à savoir au fait d'être là ; à ne rien faire d'autre que tenir séance ; c'est-à-dire vérifier qu'il s'agissait bel et bien d'un congrès et non de quelconques vacances auvergnates. Privé d'objet, le Congrès n'existait en fait que par son seul protocole, par le dispositif de relations qu'il instaurait. On sait d'ailleurs que c'est là le sens véritable de tout congrès.
   […]